04 août 2008

DE MELMOTH A DRACULA par Claude Fierobe


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Le commentaire de Cindy sur l’article Je suis une légende (partie 2) m’a donné l’envie de vous faire connaître le livre de Claude Fierobe intitulé De Melmoth à Dracula : la littérature fantastique irlandaise au XIXème siècle : un livre indispensable pour tout amateur à la fois de culture celtique et de romans noirs (dans le sens gothique du terme).

Claude Fierobe est docteur ès lettres et professeur émérite à l’Université de Champagne-Ardennes où il a dispensé jusqu’en 1996 des cours sur les littératures anglaise et irlandaise. Il a écrit de très nombreux articles et ouvrages (seul ou en collaboration) sur son sujet de prédilection. On peut donc lui faire confiance : il sait de quoi il parle et il en parle bien.

De Melmoth à Dracula est un essai très documenté de 221 pages dans lequel l’auteur se propose de mettre en évidence le rapport qui existe entre le contexte politique et culturel irlandais du 19ème siècle (une période de grands bouleversements dans ce pays) et la production des auteurs du cru qui ont fait œuvre littéraire dans le genre fantastique. La qualité principale de cet ouvrage, selon moi, est de combiner à la fois l’analyse textuelle des œuvres et l’étude du rapport à l’Histoire de sorte que l’on peut toujours faire la part des choses dans les œuvres présentées entre ce que l’auteur y apporte de personnel, d’intime, et ce que la "Société des hommes" a pu y laisser comme traces.

Voici un extrait du texte de la 4ème de couverture :

« […]. Le fantastique irlandais du XIXe siècle est l’écriture secrète et fiévreuse d’un traumatisme social [signature de l’Acte d’Union entre l’Angleterre et l’Irlande en 1800], celui du déclin irrémédiable d’un ordre séculaire, avec ses normes et ses codes, imposé par la puissance colonisatrice. Les plus éminents représentants du genre appartiennent à l’Ascendancy protestante qui se sait condamnée, et leurs fictions insolites portent le nom de héros asservis par un déterminisme impitoyable : Melmoth l’homme errant, Oncle Silas, Carmilla, Dracula, Le Portrait de Dorian Gray, … […]. »

Le premier chapitre (Histoire et culture) est particulièrement édifiant ; il présente de manière structurée les contextes historique et culturel (le passé gaélique, la filiation avec le roman gothique du 18ème s., …) et ceci en peu de pages, de manière à laisser une grande place, dans les chapitres suivants, à l’analyse historico-textuelle (si je puis dire) des œuvres majeures (ou moins connues) d’auteurs tels que Joseph Sheridan Le Fanu, Charles Robert Maturin, Bram Stoker, Oscar Wilde… pour ne citer que les plus connus.

Certains lecteurs, même motivés par leur passion pour le roman gothique, pourraient se laisser dérouter par la rigueur scientifique du texte (et notamment les très nombreux renvois vers les notes en fin de chapitres ou vers l’abondante bibliographie) ; je leur conseille donc de porter leur attention au style agréable et dynamique de l’auteur qui les transportera d’un bout à l’autre de ce livre sans qu’ils aient à faire le moindre effort. Et pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec des termes comme banshee ou curragh, pas de soucis, un glossaire en fin d’ouvrage lève le mystère sur ces mots issus de la langue ou de la culture irlandaise.

De Melmoth à Dracula est à mon avis un ouvrage de référence sur un sujet très peu exploré en langue française, à compléter avantageusement avec L’Irlande fantastique, une anthologie de nouvelles présentées par le même auteur. Bibliothécaires, à vos commandes !

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Source image: site Internet des éditions Terre de Brume

L’Irlande fantastique [Texte imprimé] : nouvelles. Claude Fierobe, présentation, notices et notes. Rennes, Terre de brume, 2002. 284 p. (Terres fantastiques).

02 août 2008

JE SUIS UNE LEGENDE - Partie 3 : le film (de Francis Lawrence)

 

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Sorti en Belgique et en France en décembre 2007, le film I Am Legend du réalisateur Francis Lawrence (Constantine, vidéoclips pour Green Day et Britney Spears) est librement inspiré du livre éponyme de Richard Matheson. Librement est un euphémisme tant les différences (ou plutôt les divergences) sont nombreuses entre la fiction littéraire et son adaptation pour le grand écran. Mais jugez plutôt.

Synopsis : Robert Neville (Will Smith), haut gradé de l’armée américaine, est également un scientifique rompu aux mystères des armes bactériologiques. Vers 2009, une pandémie se déclare ; elle est causée par un virus génétiquement modifié utilisé comme médicament pour guérir le cancer : peu à peu tous les individus infectés (ou presque, voir plus loin) se transforment en créatures semblables à des vampires. Neville fait à cette époque partie des chercheurs qui tentent de mettre un frein au fléau. Mais en l’espace de trois années, la maladie décime toute la population de New York et Neville, dont la femme et la fille sont mortes, se voit contraint de poursuivre ses recherches dans le sous-sol de sa maison transformée en bunker high-tech ; ce faisant il tente d’entrer en contact avec d’éventuels survivants. 

Jusqu’à présent, trois réalisateurs se sont emparés de cette histoire pour la transposer au cinéma. La version de Lawrence me semble être la plus éloignée des trois ; la plus proche étant un film de 1964 intitulé The Last Man on Earth (ou L’ultimo uomo della Terra, dans sa version originale produite en Italie) avec Vincent Price dans le rôle du Docteur Robert Morgan (!), film sur lequel Richard Matheson lui-même avait travaillé (déçu par le résultat, il n’apparaît au générique que sous le pseudonyme de Logan Swanson). La seconde version date de 1971 (The Omega Man). Elle met en scène Charlton Eston (Robert Neville) et Anthony Zerbe (mais oui, vous savez, le Teaspoon du feuilleton L’équipée du Poney Express… au début des années 90) et diffère elle aussi de l’œuvre originale.

 

En quoi le film de Lawrence diffère-t-il du roman dont il tire son canevas ?

 

1° Dans le film, l’action se déroule à New York et non pas à Los Angeles (apparemment, la ville de N.Y. est plus impressionnante vide que L.A.).

2° Les époques ne sont pas les mêmes. Will « Robert Neville » Smith dispose de tout un arsenal hautement technologique pour faire face à la menace vampire. En comparaison, le Neville de Matheson à l’air d’un bricoleur, ce qu’il est en réalité, puisqu’il me semble me souvenir qu’il était ouvrier dans une usine.

3° Dans le roman, Neville n’est donc pas du tout un scientifique. Ce qu’il devient pourtant dans les trois versions filmées. On peut ouvrir un débat à ce sujet : les uns diront que donner une formation scientifique à Neville rend ses découvertes plus plausibles, les autres, dont je fais partie, trouveront que les tâtonnements du « héros » avec ses éprouvettes et son microscope lui confèrent un supplément d’humanité qui permet au lecteur de s’identifier au personnage… A propos de microscope, dans le roman, ce qui décime les habitants de la Terre, c’est une bactérie (visible avec cet instrument), dans le film, c’est un virus (une menace beaucoup plus sournoise et… « actuelle » dirons-nous).

4° La mort de la femme de Neville dans le roman donne lieu à une scène beaucoup plus proche du livre (ou du film) d’épouvante classique (elle succombe à la maladie et sort de sa tombe) que du film d’action hollywoodien (un « bête » accident d’hélicoptère).

5° Aucun des personnages du livre autre que Robert Neville n’apparaît dans le film.

6° Dans le film, les « infectés » (Dark Seekers) ne connaissent pas l’endroit où vit Neville. Dans le livre, c’est tout le contraire. Et cette situation est beaucoup moins “confortable” puisque les non-morts viennent chaque soir faire le siège de sa maison ; son voisin et ami contaminé, Ben Cortman, s’amuse même à lui faire la conversation à travers la porte et  à l’appeler par son nom chaque nuit (ce qui, pour le moins, doit être franchement désagréable pour ne pas dire psychologiquement déstabilisant).

7° A ce propos, le personnage de Neville dans le livre tente de noyer ses angoisses dans l’alcool. Will Smith, malgré quelques faiblesses passagères (comme celle qui consiste à donner un rencard à un mannequin) apparaît comme beaucoup plus stable mentalement.

8° Là où le film diverge complètement du livre c’est sur le sens même du titre. Dans le livre de Matheson, Robert Neville est devenu une légende uniquement au sein de la tribu des « néo-vampires », un peu à la manière de Dracula pour la société des humains (il est réellement le dernier des humains). Dans le film, une seule race de vampires existe ; d’ailleurs, l’ennemi est plus proche du zombie mangeur de chair que du vampire classique (différence : le degré d’intelligence). Ainsi, Neville « Smith » n’est pas une légende pour les vampires mais bien pour la société des humains survivants c’est-à-dire1% de la population mondiale qui, en effet, est, comme lui, immunisée contre la maladie.

C’est là le plus grand reproche que j’ai à faire au réalisateur car en donnant cet « espoir » à l’humanité, il va complètement à contre-courant de l’idée générale du roman à savoir la décadence et la disparition d’une société (celle des humains) qui ouvre la voie à un nouvel ordre social, celui des survivants infectés.

 

Le génie de Matheson réside, selon moi, dans le fait qu’il a réussit à mettre en perspective, à travers un récit de S.-F. efficace et prenant, l’idée selon laquelle le nom de « monstre » peut être attribué à tout individu qui se différencie (trop) de la majorité de ses congénères sans pour autant se départir de ses qualités humaines fondamentales : pour la nouvelle société des vampires, c’est Neville qui est le monstre, le prédateur, alors qu’il n’est qu’une créature fragile, qui connaît la peur et ne demande qu’à vivre. Dans le film de Lawrence, comme dans un nombre incalculable de films issus des studios hollywoodiens, c’est le mythe du sauveur de l’Humanité (avec un grand H) qui est une fois de plus mis en avant. A force d’imprimer cette notion dans l’esprit du public, il y a fort à parier qu’il finira pas croire qu’il ne doit pas se « sauver » par lui-même mais attendre qu’on lui dise quoi faire pour être « sauvé ».

A la fin de son film Diary of the Dead, le réalisateur, George A. Romero, lance cette question au public: “L’Humanité mérite-t-elle d’être sauvée ? ». Là où le livre de Matheson laisse libre court à la réflexion, le film de Lawrence, lui, donne d’autorité la réponse. Dommage.

Pour ceux que cela intéresserait, il semble que le réalisateur à l’intention de remettre le couvert avec une « préquelle » (un antépisode si vous préférez) où Will Smith reprendrait son rôle de gentil virologue militaire. Peu de chances donc que ce second opus rende à Matheson ce qui appartient à Matheson. (Re)dommage.

 


JE SUIS UNE LEGENDE - Partie 2: l'histoire


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« Je suis une légende ». Non, ne vous en faites pas, ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Heureusement d’ailleurs… Non, c’est de Robert Neville dont je veux parler. Figurez-vous que ce cher Robert, dans le roman de Richard Matheson intitulé I Am Legend, n’est ni plus ni moins que le dernier être humain vivant sur notre bonne vieille planète. N’avez-vous jamais pensé à ce que vous feriez si vous vous retrouviez plongé au cœur d’un monde post-apocalyptique vidé complètement de ses habitants hormis vous-même ? Hé bien Matheson, lui, il y a pensé mais il ne s’est pas contenté de laisser notre brave Monsieur Neville faire bêtement face aux contingences quotidiennes, c’eût été trop radicalement simple.

 

Matheson place l’action de son roman en Californie, à Los Angeles plus exactement, et dans un futur relativement proche, à savoir la fin de années 70 (n’oubliez pas que l’œuvre est publiée en 1954 !). A cette époque donc, le monde a été ravagé par une épidémie d’origine bactérienne qui a transformé la grande majorité des gens en… vampires (certaines mauvaises langues vous diront que la seule épidémie qui s’est produite à cette époque et qui a eu à peu près les mêmes effets c’est l’avènement d’un nouveau genre musical appelé… Hard Rock).

 

Bon, plus sérieusement… dans l’histoire, les personnes malades présentent les symptômes principaux du vampirisme commun : pâleur extrême, intolérance à la lumière solaire, soif de sang humain, répulsion vis-à-vis de l’ail et des crucifix, etc. Neville, immunisé contre le mal qui a emporté ses voisins et sa famille (sa femme et sa fille en fait), est donc obligé de se retrancher chez lui, la nuit, afin de ne pas servir de festin à son voisinage immédiat au milieu duquel se trouve un de ses (anciens) amis, Ben Cortman. Ses journées se passent à renforcer les défenses de sa maison (qu’il a transformée en bunker bien sûr), à chercher des vivres, du matériel… et à patrouiller dans la zone pour exterminer l’engeance vampirique là où elle se terre.

 

Après avoir perdu la compagnie d’un chien infecté qu’il avait patiemment apprivoisé (car les animaux aussi sont malades), il décide de s’intéresser aux causes de la pandémie : il récupère du matériel médical de laboratoire et se met à compulser les ouvrages scientifiques d’une bibliothèque abandonnée (apparemment, les vampires n’aiment pas la lecture, c’est bon à savoir). Il découvre la bactérie responsable de l’infection mais ses recherches sont maladroites et vouées à l’échec à cause de son manque de formation scientifique.

 

Ce qu’il ignore à ce moment-là, c’est que la population des humains infectés s’est diversifiée en deux catégories de « vampires » : des morts-vivants presque décérébrés mais animés par une sorte de furieuse « volonté » bactérienne et une « race » supérieure d’infectés qui commence doucement à résister au soleil et qui s’organise peu à peu en société (ils disposent d’un traitement qui diminue les effets de la maladie et n’ont aucune pitié pour les morts-vivants). De plus, ils voient en Robert Neville une sorte de monstre assoiffé de violence, qui tue leurs semblables sans aucun scrupule, une sorte de contretype du « néo-vampire » (ce terme n’est pas utilisé dans le roman). Dernier de la race des humains, il est considéré comme une légende parmi les vampires « diurnes » qui le craignent et le haïssent (d’où le titre du roman).

 

Ces derniers décident d’éliminer la menace à l’ordre nouveau que représente Neville. Ils lui envoient dès lors une jeune femme, nommée Ruth, dont il ne soupçonne pas qu’elle est infectée, du moins pas au début. Quand il le découvre, Ruth l’assomme et s’enfuit mais elle lui laisse un message expliquant les motivations des « néo-vampires ». Ces derniers finiront par investir la maison et emmener Neville en prison…

 

Là, il croisera Ruth à nouveau dans des circonstances qu’il vous faudra découvrir en lisant le livre jusqu’au bout (à ce stade, l’histoire est proche de son dénouement).

20 juillet 2008

JE SUIS UNE LEGENDE - Partie 1 : Richard Burton Matheson


 J'ai visionné dernièrement (avant hier soir pour être exact) le film intitulé "Je suis une légende" avec Will Smith dans le rôle principal. Je savais que ce film était tiré d'un roman car un ami passionné de cinéma et de bonne littérature (salut Nicho) m'avait prêté son exemplaire pour que je le lise avant de voir son adaptation cinématographique. Voilà, c'est fait... et je voulais vous communiquer le résultat de mes quelques recherches rapides ainsi que mon avis. J'ai fait court cette fois, j'espère que vous apprécierez.

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MATHESON, Richard Burton

Ecrivain et scénariste américain

 

Né le 20 février 1926 à Allendale dans le New Jersey (U.S.A.)

Richard Matheson est cité par Stephen King comme étant une de ses influences littéraires et son roman (Cell) lui est dédié ainsi qu’au génial réalisateur George A. Romero.

 

BIOGRAPHIE

 

  • Fils de Bertolf et Fanny Matheson, des immigrants norvégiens ; son père exerçait la profession de carreleur.
  • Il a grandi à Brooklyn et a terminé ses études à la Brooklyn Technical High School en 1943.
  • Ensuite, il s’engage dans l’armée et participe à la Seconde Guerre Mondiale en tant que soldat dans l’infanterie.
  • En 1949, il sort diplômé en journalisme de l’Université du Missouri ; deux ans plus tard, il part s’installer en Californie.
  • Sa première nouvelle (Born of Man and Woman) est publiée en 1950 dans une revue intitulée Magazine of Fantasy and Science Fiction.
  • Sur les quatre enfants issus de son mariage avec Ruth Ann Woodson (le 1er juillet 1952), trois deviendront auteurs de fictions et scénaristes (Richard Christian, Chris et Ali Matheson).

 

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

 

1954 Someone is Bleeding (Les seins de glace)

1954 I Am Legend (Je suis une légende)

1956 The Shrinking Man (L’homme qui rétrécit)

1959 Ride the Nightmare (De la part des copains)

1971 Hell House (La maison des damnés)

1978 What Dreams May Come (Au-delà de nos rêves)

1993 7 Steps to Midnight (A 7 pas de Minuit)


La suite... au prochain numéro (c'est-à-dire assez rapidement je l'espère).