04 février 2010

Le Cauchemar (Gothic tribe tribute #21)


Dans le cadre de mes recherches bibliographiques sur le mouvement gothique, j'ai été amené à m'intéresser de plus près à la musique industrielle. Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce courant musical complexe ne supporte pas l'analyse superficielle; une telle analyse conduirait immanquablement à la caricature, ce que je veux absolument éviter. C'est pourquoi je n'en dirai pas beaucoup sur ce phénomène qui fait partie intégrante de l'underground musical et avec lequel le mouvement gothique entretient des rapports évidents.

 

nachtmahr


Une des critiques récurrentes vis-à-vis des groupes industriels porte sur l'utilisation à l'envi de la provocation dans un but apparent d'édification du public ("choquer pour faire réfléchir"), provocation plus que souvent liée à la manipulation de symboles fascistes ou culturellement connotés (comme les runes par exemple). Au-delà de ce constat, l'adhésion de certains groupes à des idéologies pour le moins scabreuses pose un sérieux problème à l'observateur extérieur. Exemple: le "darwinisme social" prôné par Boyd Rice, fondateur du groupe NON, postule l'abandon de toute forme de protection sociale afin de favoriser la survie des plus forts uniquement (idéologie que personnellement je rejette avec la plus grande des énergies).

Comme il s'agit d'un sujet délicat et fort complexe, je ne produirai pas de texte personnel à ce stade mais je vous invite à lire ce que des personnes bien mieux renseignées que moi ont pu écrire.


Les origines du mouvement

Extrait de "LA MUSIQUE INDUSTRIELLE: malaise dans la culture" par Emmanuel Grynszpan (texte complet: http://zerez.free.fr/texte/indus/indus.htm)

 

Au milieu des années 70, l'actualité musicale est dominée par les groupes de rock progressif déversant une musique planante inspirée de la musique savante classique, et par la nouvelle fusion qui s'opère entre le jazz et le rock, sous la forme de groupes de virtuoses improvisant sur des instruments amplifiés. La virtuosité prend alors une importance très grande dans la musique rock, agrandissant fortement le fossé entre le musicien doté d'un fort "capital technique" et son public en admiration. C'est dans ce contexte qu'interviennent deux évolutions majeures. Le rock, principal vecteur de l'expression de révolte dans la jeunesse occidentale, produit (sous la forme du punk) une réaction violente à la starification grandissante des musiciens de rock. Le punk est une musique simple, brutale, virulente, accessible à tous. Pas besoin de savoir bien jouer de la guitare, au contraire, le son se doit d'être sale, et le matériel bon marché. Les groupes se forment autoproduisent un album puis disparaissent, telle une éruption soudaine, partie de Londres puis gagnant toute l'Angleterre et rapidement toute l'Europe et les États-Unis. Le mouvement punk s'est rapidement essoufflé au début des années 80, devenant une posture stéréotypée de rébellion gratuite s'autoplagiant, la phrase qui remplaçait le "no future" des débuts était "punk's not dead" entre la mauvaise fois et la rage devant l'évident déclin de l'inspiration.
Dans le même temps, une autre révolution, plus profonde encore, mais moins remarquée, résulte de la mise sur le marché d'instruments électroniques aux possibilités s'élargissant et à des prix désormais accessibles à tous alors qu'ils étaient cantonnés jusque-là aux gros studios d'enregistrements. Synthétiseurs, boites à rythmes, multi-effets, tables de mixages, bandes magnétiques... et surtout l'échantillonneur au début des années 80. Ces instruments se substituent presque entièrement aux instruments du rock dans les groupes de musique industrielle.

Il est intéressant de comparer les histoires des deux mouvements industriels et punk. L'explosion du mouvement punk en 1977 fut très habilement préméditée par le producteur des Sex Pistols et habile agitateur médiatique Malcolm McLaren, bien décidé lui à créer l'événement et à pénétrer profondément le grand public. Le punk a connu immédiatement un succès massif dans la jeunesse du Royaume-Uni, trop heureuse de pouvoir grâce à la musique laisser exploser sa colère alors que le mouvement industriel, qui aurait pu bénéficier du mouvement d'ascenseur déclenché par le punk vers la pop music, les réseaux de diffusion sont demeurés confidentiels. Les ambitions médiatiques  contradictoires, la radicalité du message et l'absence de figure emblématique cantonnèrent le mouvement industriel à une diffusion souterraine. La zone géographique où la musique industrielle s'est le mieux diffusée correspond aux pays du nord de l'Europe, principalement l'Angleterre, la Belgique, les Pays-bas, l'Allemagne et dans une moindre mesure le nord de la France.

Je vous invite également à lire la traduction de l'article de Brian Duguid intitulé THE UNACCEPTABLE FACE OF FREEDOM (LE FASCISME DANS LA MUSIQUE INDUSTRIELLE). Comme il est dit dans l'introduction de ce texte, il s'agit  d'un "article polémique analysant les rapports entre musique industrielle et connotations idéologiques. (...) une critique acerbe de l'usage immodéré et parfois irresponsable de symboles fascistes".

Finalement, j'attends avec impatience la publication du livre d'Emmanuel Grynszpan, "La musique industrielle et son héritage" (ce texte est celui de sa maîtrise de musicologie soutenue à l'Université d'Aix-en-Provence").

Pour illustrer cet article, j'ai retenu une vidéo du groupe Nachtmahr, projet dark electro-techno du DJ autrichien Thomas Rainer. Pour ma part j'adore la musique de ce groupe et son esthétique martiale ne me dérange absolument pas, du moment que j'estime qu'elle n'est pas mise au service d'une idéologie malsaine, ce qui ne semble pas être le cas pour Nachtmahr, a priori du moins, comme en témoigne un extrait de l'interview accordée par Rainer au magazine Side-Line (source: http://www.side-line.com/).


 

NACHTMAHR - Can you feel the beat

nachtmahr2

Side Line. I've often wondered considering Nachtmahr's physical appearance and militant image, has this ever caused issues for you in the press or on tour? So many bands like, for instance Feindflug, have run into similar problems...

Side Line. Je me suis souvent demandé, en pensant à l'apparence physique des membres du groupe Nachtmahr et à son image militante, si cela vous avait causé des problèmes vis-à-vis de la presse ou lors des tournées? Tellement de groupes, comme Feindflug par exemple, ont connu ce genre de problèmes... (1)


Thomas Rainer: Malheureusement oui, ce qui, à mes yeux, n'a absolument aucun sens. Depuis que j'ai commencé à faire de la musique, j'ai clairement indiqué qu'il n'y avait, quoi qu'on en dise, aucun message politique caché derrière mon travail de musicien. Quelqu'un qui se serait donné la peine d'assister à un de mes concerts aurait pu constater que toutes mes vidéos d'arrière-plan contiennent des citations contre la guerre, écrites en lettres géantes de sorte qu'il faudrait être aveugle pour ne pas les voir (2). Malgré tout, des gens viendront encore voir mes shows avec des idées préconçues; ils nous verront sur scène portant des brassard et entourés de filets de camouflage et penseront immédiatement que nous sommes, d'une manière ou d'une autre, des Nazis. Tout ça me fait penser à ce vieux livre "Où est Charlie?" (3) à part que pour ces gens ce serait plutôt "Où est Hitler?", car ils finissent toujours par voir Hitler, pas parce qu'il se trouve effectivement dans ce que je fais mais
parce que c'est ce qu'ils veulent. D'une certaine manière c'est triste et je le répète encore une fois, il n'y a rien de politique dans ma musique...

Thomas Rainer. Sadly, yes, which to me makes absolutely no sense. Ever since I started making music, I've made it clear that I have absolutely no political message whatsoever behind my music. If anyone has ever bothered to attend my live performances all of my backing videos feature anti-war quotes in huge giant letters that you would have to be blind not to see! Still, people will come to my shows with their minds already made up, see us up on stage with netting and arm bands and immediately think that we're somehow Nazis. It's like that old book, Where's Waldo? Except for these people it's Where's Hitler?, and they're just seeing Adolf there because they want to, not because it's actually in anything that I do. It's kind of sad, really, but just to say again, there's absolutely nothing political about my music...

(1) Traduction libre par Gabriel Schalken. (2) En effet, entre 1:10 et 1:17 dans le clip, on a le temps de lire une citation du philosophe (juif) américain Noam Chomsky (1928-...): "Die Erblast des Krieges müssen die Verlierer tragen"; ce qui veut dire, à peu de choses près "Les perdants doivent porter la charge héréditaire de la guerre". Il avait milité en son temps contre la guerre du Vietnam et s'est toujours montré très critique vis-à-vis de la politique extérieure des Etats-Unis et du fonctionnement des médias de masse. Par exemple, c'est lui qui a dit: "La propagande est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures". (3) Thomas Rainer fait référence aux célèbres albums créés par le dessinateur anglais Martin Handford et parus aux Etats-Unis (et au Canada) sous le titre "Where's Waldo?" (le titre anglais étant "Where's Wally?"). Dans ces albums, le jeu consiste à retrouver un personnage du nom de Charlie, vêtu d'un bonnet et d'un chandail rayés rouge et blanc, au milieu d'une foule d'autres personnages et autres détails bigarrés. Ce jeu a également fait l'objet d'une adaptation en série animée pour la télévision.

22:06 Écrit par Theudrick dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique industrielle |  Facebook |

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