26 septembre 2009

Orphée et Gustave Moreau


En relisant d'anciens travaux pour le mémoire que je prépare sur la culture gothique, je suis tombé sur une "excursion symboliste" que j'avais écrite dans le cadre du cours d'Arts plastiques de Madame Eglantine L. J'avais choisi de décrire un tableau de Gustave Moreau, peintre symboliste du 19ème siècle; il s'agissait de "Jeune fille thrace portant la tête d'Orphée". L'oeuvre, si vous voulez la voir en vrai, est conservée au Musée d'Orsay (rue de Lille 62 à 75007 Paris, 7ème arrond. - Rez-de-chaussée. Peinture française, section 12 - Gustave Moreau). Du moins c'était là qu'elle se trouvait quand j'ai écrit mon rapport en février 2007.

Je ne résiste pas au plaisir de vous communiquer mon interprétation de ce tableau magnifique. Et vous savez pourquoi? Hé bien parce que je crois qu'il m'a tellement inspiré qu'il me semble que ce n'est pas moi qui ai écrit ces mots. Et pourtant, c'est bien le cas. Comme dirait l'autre: "J'en fais le serment devant la Bible. Que le ciel, scintillant, m'aveugle de sa Toute-Puissance", etc., etc., etc.

MoreauOrphée


"La plaintive élégie, en longs habits de deuil, Sait, les cheveux épars, gémir sur un cercueil."

Nicolas Boileau
Paris, 1636 - Paris, 1711
L'Art poétique

Qu'est-il arrivé après la fin tragique d'Orphée? L'Art est-il mort en même temps que lui? La Poésie a-t-elle été bannie de la Terre?

J'ai envie de voir dans cette jeune femme thrace l'une des Ménades qui, par dépis de ne pouvoir posséder à travers Orphée l'union de l'être et de la poésie, ont préféré dépecer le beau corps et déchirer la belle âme plutôt que d'être forcées de les côtoyer sans les atteindre.

Un ciel de deuil éclaire cette époque mais ce n'est pas un ciel obscur, ce n'est pas la nuit du monde. Une faible lueur d'espoir existe encore. Non, la tête décapitée d'Orphée n'a pas cessé de vivre. Elle se lamente en jettant une dernière fois entre ses lèvres à peine remuées le doux nom d'Eurydice.

Non, l'Art et la Poésie ne sont pas morts en même temps qu'Orphée. Lui qui n'a jamais combattu l'adversité que par la force de l'émotion suscitée par son chant, comment pourrait-il laisser derrière lui un monde dévasté, une champ de bataille où la vie est plongée dans les ténèbres?

Non, la jeune femme qui s'avance, portant le fardeau léger de ce qui reste d'Orphée sur un cercueil en forme de lyre ne s'apprête pas à enterrer l'Art ni la Poésie.

En s'avançant vers ce que je crois être le fleuve Hébros, d'un pas lent, douloureusement lent, elle laisse derrière elle un monde triste, éploré et vide, mais pas un néant. La lumière, celle du ciel, et la vie terreste, incarnée dans deux petits animaux qui vivent sur le sol, continuent toutes deux d'exister mais il leur manque l'élément immatériel d'une musique céleste.

Non, la Ménade n'est pas immobile. Hors des âges, sous sa robe au style intemporel, à mi-chemin entre les fastes de Byzance et ceux des cours médiévales, elle esquisse un pas vers ce fleuve que nous ne voyons pas.

Le monde derrière elle porte le deuil d'Orphée. Le monde autour d'elle célèbre la poésie. Les pâtres, là-haut, continuent de jouer de leurs instruments, la nature pousse encore les boutons de ses fleurs vers le jour et le jour transperce la roche pour éclairer de sa pâleur mélancolique les visages fermés et magnifiques de la jeune Thrace et d'Orphée.

Fut-elle de celle qui dépecèrent le corps du poète? Quelle importance? A présent que tout est dit et que la fureur est passée, que la sérénité revient par le chemin du deuil et que la folie, la haine et l'horreur inspirées par les dieux mesquins et matérialistes de l'Olympe se sont dissipées, cette femme n'est-elle pas de nouveau celle qu'elle était avant? Amoureuse du corps d'Orphée et envoûtée par son verbe qui continue d'exister dans sa mémoire?

Si!

Quand elle aura lancé au gré du fleuve cette imporbable barque funéraire, elle s'en retournera vers Thrace et ses compagnes éplorées. Sans doute les tortues cesseront-elles de tourner en rond lune derrière l'autre pour se détacher de cette terre si basse, plonger et suivre Orphée dans son dernier périple vers Lesbos et les bras de la poétesse Sappho.

Non, tuer le poète un jour, ce n'est pas tuer la poésie pour toujours. D'autres viendront qui se souviendront. Mais ce jour de colère, ce jour de tristesse, de grisaille et d'abandon valait bien une élégie comme celle de Gustave Moreau, et il méritait, ce génial "Assembleur de rêves", que l'on se penche en même temps que lui, à l'endroit où nous sommes et où lui n'est plus qu'en songe, sur le devenir d'un monde qui serait privé éternellement de la musique et des poètes.


Orpheus by David Sylvian

Pour situer David Sylvian: bande originale du film Furyo avec David Bowie (so eighties ;-)

21:48 Écrit par Theudrick dans Amor e morte | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : orphee, moreau gustave |  Facebook |

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