25 septembre 2009

Où l'on se dit que le hasard n'existe pas...

 


The Will of Particles - La volonté des particules

by Gabriel Schalken
Copyright 2009

 


Confortablement assise sur l'une des banquettes d'un train matinal à destination de Bruxelles, je réfléchissais au contenu de mon dernier cours de physique à l'université. "La collision de trois particules ponctuelles est un phénomène hautement improbable...": c'est du moins ce qu'avait affirmé le professeur avant que retentisse le signal marquant la fin de cette après-midi assomante consacrée à la théorie probabiliste des gaz parfaits.

C'est vrai, une particule c'est réellement peu de choses quand on y pense. Si en plus cette particule est ponctuelle, sans dimension, on imagine encore mieux la scène: trois minuscules points perdus dans un univers immense et qui se retrouvent, par hasard, au même endroit au même moment... Impensable!

Je me mis alors à me poser la question de savoir pourquoi la collision de deux particules n'était pas, elle aussi, hautement improbable. Finalement, pourquoi deux et pas trois? "Trois c'est déjà la foule" pensé-je en regardant le wagon presque vide se remplir lentement mais sûrement de nouveaux voyageurs.

Pour ce que j'avais pu en observer jusqu'ici, la "particule humaine" ne semblait pas répondre aux lois physiques qui me trottaient dans la tête depuis un quart d'heure. Bien sûr, je me rendais compte qu'il y avait un problème d'échelle et qu'un homme (ou bien une femme), c'était bien plus gros qu'une particule ponctuelle, infiniment plus qu'une hypothétique molécule à l'intérieur d'un nuage de gaz parfait.

Mais en prenant du recul, en allant loin, très loin, là où les hommes deviennent petits commes des grains de poussière... un observateur attentif et bien équipé ne verrait-il pas converger des dizaines ou des centaines de particules vers le même endroit? Ne verrait-il pas les navetteurs se presser avant l'aube vers les gares? Les étudiants se hâter vers les amphithéâtres? Les "sportifs" se presser vers les tribunes des stades? Les cinéphiles converger vers les salles obscures? Les électeurs se regrouper autour des bureaux de vote les jours de scrutin? Et les poulets vers l'abattoir? Tiens, pourquoi cette image m'était-elle venue à l'esprit?

Je me mis alors à penser en termes de qualité et non plus de quantité, oubliant vitesse, masse, espace et trajectoire, des données hautement quantifiables, pour ne plus voir que l'essence même de la "particule humaine". Ce hiatus dans l'ordre des choses, dans l'ordonnancement universel si cher aux physiciens, ce saut plus que quantique entre la particule solide élémentaire et l'Homme pouvait alors se résumer en un seul mot: la volonté.

"Salut Liza!", fit quelqu'un en passant près de mon siège. "Salut, heuuu...", répondis-je distraitement. Perdue dans mes réflexions, je n'avais pas même aperçu le visage de celui dont j'avais instinctivement reconnu la voix. C'était le type qui se trouvait dans le même groupe de laboratoire de chimie que moi. On était trois, lui, moi et une autre fille. On s'était parlé pour la première fois la semaine précédante. Comment s'appelait-il déjà? Zak, Marc? "Holy shit! J'ai déjà oublié son putain d'prénom!" râlais-je pour moi-même. Et là il va s'asseoir à côté de.. Bé oui, c'est la fille qui est dans notre groupe. Sarah. Non! Tara. Farah? Aoh shit! Elle était là depuis un moment pourtant, et je ne l'avais pas remarquée dans le compartiment. Décidément... "Hééé, mais pourquoi il n'est pas venu s'asseoir en face de moi, il y avait encore une place libre...", hurlais-je dans ma tête.

Quelques visions saugrenues s'imposèrent à mon esprit. Raaah! Il fallait que je reprenne le cours de mes idées là où elles s'étaient interrompues. "Où en étais-je encore? Ha oui, la volonté." On pouvait dire que les particules, disons "naturelles", n'avaient pas de volonté propre... "Excepté peut-être celles de l'anneau de Sauron". Raaaaaah! Bon, la particule naturelle n'a pas de volonté propre. Elle va et elle vient mais elle ne va pas là où elle veut aller. Elle approche, elle part, elle rebondit et revient sans se poser de questions, sans but ni réelle nécessité.

"Et les poulets vers l'abattoir?" Suis-je bête! Les poulets non plus n'ont pas de volonté propre, ou si peu. Ils n'ont pas d'autre choix que de se plier à la volonté des hommes qui se nourissent d'eux, les pauvres.

J'en étais à ce stade de mon raisonnement "surréaliste" quand une femme, encore jeune, vint s'asseoir en face de moi. Ses cheveux noirs et ses vêtements sombres faisaient écho à l'obscurité totale qui régnait encore dehors à cette heure, encore jeune elle aussi, de ce lundi d'octobre. Son visage, très pâle et parcouru d'étranges mais discrètes veinules bleues, présentait deux profils. L'un parfaitement gracieux et mystérieusement séduisant, l'autre douloureusement balafré. Comment avais-je pu ne pas la reconnaître? J'avais vu sa photo la veille en parcourant les pages culturelles de mon journal favori. Elle était auteure et se trouvait en Belgique pour faire la promotion de son premier livre. Elle y témoignait de l'horreur qu'elle avait vécu dans un train comme celui-ci le jour des attentats terroristes à Madrid. "Ooh, bon sang! Je m'étais dit que j'allais l'acheter ce bouquin. Comment c'était le titre déjà? Ma vie défigurée... mais en espagnol, ça donne quoi? Mi vida desfigurada?". J'avais toujours été nulle en espagnol.

Je l'abordai en douceur en lui demandant, dans sa langue natale, et avec toutes les difficultés du monde, si elle n'était pas l'auteure du livre-témoignage dont on parlait dans le journal d'hier. Elle me répondit que oui, dans un français impeccable. Soulagée de pouvoir poursuivre ainsi la conversation, je lui dis combien je la trouvais courageuse et combien je serais fière d'avoir un autographe de sa main. Elle accepta en me félicitant pour mon accent. Incroyable! elle se moquait de moi ou quoi? Je lui tendis mon bloc de cours et détachai le stylo argenté que je portais en permanence autour de mon cou comme un pendentif. Je la regardai écrire, surprise par la longueur de sa dédicace. Finalement, elle me tendit le bloc de feuilles quadrillées et je récupérai mon stylo. Elle me demanda ensuite, en espagnol, de lire sans attendre la dédicace. Je la remerciai chaudement et je me mis à parcourir les lignes qu'elle venait de tracer de son écriture déliée.

" Pour Elizabeth. Comme toi, j'aimerais qu'un jour le monde apprenne que la guerre n'est pas la fille du hasard. Le hasard ne guide pas les hommes vers le même endroit au même moment. Mais la guerre si! Et cet endroit, tu connais son nom: c'est l'Enfer!"

Tremblante, je levai les yeux en espérant réussir à l'interroger du regard, je n'aurais pas réussi à lui parler, parce que là, j'étais sans voix. Mais elle avait déjà disparu. La place qu'elle occupait sur la banquette juste devant moi était vide. Et pas de trace d'elle dans le compartiment.

Le train venait de s'arrêter dans une gare intermédiaire. "Elle va descendre. Il faut que je la rattrape." Sans trop réfléchir, je rassemblai mes affaires et je me précipitai vers les portes pour sortir du train. Il fallait absolument que je lui dise à quoi je pensais avant qu'on se parle. La coïncidence était trop troublante, et puis il me fallait un prétexte pour rater une matinée ennuyeuse à l'université.

A l'extérieur, sur le quai baigné par la lueur stérile des néons, la foule était clairsemée. Je l'aperçus qui descendait les premières marches de l'escalier vers les souterrains qui rejoignent le hall de la gare et les autres quais. Le bruit de mes talons frappant le béton rebondissait d'un mur à l'autre à tel point que je n'entendais même plus le souffle court de ma propre respiration.

Au moment de déboucher sous terre, dans la galerie, je pensais être juste derrière elle. Mais une fois de plus, il n'y avait personne. Bizarrement, alors que les quais grouillaient de vie, le long couloir ovale et sombre était complètement désert. Non, pas complètement. C'était elle cette forme imprécise qui se mouvait lentement, là-bas, au bout du tunnel.

Je me mis alors à courir, de nouveau, espérant cette fois parvenir à la rejoindre. Je parcourus quelques mètres avant d'être violemment projetée au sol par un souffle aussi puissant qu'une vague. Etourdie par le choc, je mis quelques secondes à comprendre que le wagon dans lequel je me trouvais en arrivant venait d'exploser dans un vacarme ahurissant.


  

System of a down - Soldier Side


Dead men lying on the bottom of the grave
Wondering when saviour comes
Is he gonna be saved?
Maybe you're sinner, into your alternate life
Maybe you're a joker, maybe you deserve to die

17:27 Écrit par Theudrick dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : la-bas |  Facebook |

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